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Dramaturgie

Je suis brisé en mille morceaux comme un leitmotiv pour ces êtres habitant le plateau, déconstruits à la recherche d’eux-mêmes.

Le corps est observé non plus comme une totalité mais comme un ensemble fragmenté. S’enclenche un décryptage de chaque morceau, porteur d’une existence en lui-même, comme autosuffisant, possédant sa propre cohérence, dynamique. Un inachevé-fini, mais non fermé sur lui-même. Chaque parcelle devient le lieu d’une histoire entière, qui demandera éventuellement mais pas nécessairement à être complétée. Elle pourrait aussi être une des clés du puzzle ou plutôt l’angle de prise de vue par lequel on découvre un autre aspect du corps, de soi. Un morceau qui suggère le tout, mais un tout malléable, changeant et disparate.

Les danseurs explorent leur propre corps comme leur journal intime. Ils revisitent cet ensemble discontinu, parsemé de zones d’ombres, d’instantanés émotionnels, de pensées esquissées, de sentiments inavoués profondément marqués dans la chair. Des mémoires de corps se dévoilent : les morceaux de soi qu’on laisse dans une relation, une maladie ou un événement marquant et ceux qui se greffent au gré des rencontres qui font évoluer, grandir. Le corps comme le miroir éclaté du moi, mais aussi comme un débris du monde qui le révèle et le met en question. Ses traumas, violences, ressurgissent dans les gestes saccadés des danseurs. La dé-construction devient alors un moyen de s’approprier l’histoire individuelle et collective, moins pour les reconstituer en des ensembles cohérents et linéaires que pour les appréhender dans leur opacité, leur complexité.

Le plateau devient le lieu d’une possible renaissance pour ces corps décomposés, qui tentent de se reconstruire par la rencontre avec l’autre et l’exploration de nouvelles relations entre les membres. Des entités éphémères s’éveillent pour se décomposer l’instant d’après. A travers la constitution de ces organismes fluctuants, se développe une réflexion sur le sujet collectif qui, d’une manière contradictoire, affirme ses particularités, exprime son refus d’une totalité homogénéisante, tout en cherchant une unité jamais atteinte. Fragment 14 comme la pièce manquante, à l’instar d’Isis à la recherche des membres de son défunt mari, les danseurs sont habités par une quête d’un tout qui se dérobe. Et le mouvement chorégraphique est animé par une pulsion contraire, il désorganise tout autant qu’il cherche à tisser le lien entre les parties.

Après un Master Recherche en Etudes Théâtrales, Clémence Bordier débute actuellement une thèse consacrée aux rapports entre l’obscène et le théâtre contemporain. Parallèlement, elle est stagiaire en dramaturgie au Théâtre National de La Colline.